Ce qu’il faut savoir sur le tatouage berbère
- À Imilchil, dans le Haut Atlas, les femmes portaient leurs tatouages sur le menton, le front et les mains ; l’une d’elles se souvient du premier vers 6 ans (AFP, 2024).
- Le motif était tracé au charbon puis piqué à l’aiguille par une femme spécialisée, avant des soins quotidiens à l’herbe mâchée.
- Les colorants étaient naturels : indigo, ou charbon mêlé à la suie de marmite et au blé ergoté, selon la sociologue Soumaya Naamane Guessous.
- La siyala, long trait au milieu du menton, est associée à Lalla Fatima, qui reconnaîtrait les musulmanes au Jugement dernier.
- En 1894, l’orientaliste Philippe Berger rapproche une figure aux bras levés des tatouages tunisiens du signe de la déesse Tanit.
5 faits vérifiés4 sourcesmis à jour le 3 novembre 2026
Un marquage de femmes
Le tatouage amazigh se faisait entre femmes, souvent à l’entrée dans l’âge adulte, et marquait la beauté autant que l’appartenance.
Un vocabulaire local
Le même trait ne veut pas dire la même chose chez les Aït Hadidou, dans le Moyen Atlas ou en Tunisie.
La signification d’un tatouage berbère tient d’abord à sa place sur le visage ou le corps : un trait au milieu du menton, un ovale entre les sourcils, une croix sur le bout du nez ne disent pas la même chose. Ces signes marquaient l’appartenance à une tribu, l’entrée dans l’âge adulte, la beauté et la protection contre le mauvais œil. Je m’en tiens ici aux motifs dont le sens est documenté, région par région, et je laisse de côté les « dictionnaires » de symboles qui attribuent un mot à chaque losange.
Que signifient les principaux signes du tatouage berbère ?
La sociologue marocaine Soumaya Naamane Guessous a relevé les noms et les rôles des motifs les plus courants au Maroc. Les motifs sont géométriques, rarement floraux, et proches des lettres du tifinagh, l’alphabet berbère. Si vous retrouvez l’un de ces signes sur une photo de famille, son emplacement vous en dira plus que sa forme.

- La siyala, sur le menton, porte une promesse : Lalla Fatima reconnaîtrait à ce signe les croyantes pour les conduire au paradis.
- El bouja, ou el-louza (l’amande), est un ovale entre les sourcils, censé rendre le regard malicieux.
- El ghemmaz, à la tempe, bouge quand la femme cligne de l’œil.
- Khatem slimania, la bague de Salomon, se pique sur un doigt et passe pour attirer la sympathie.
- Dem en-nfasse, « le sang de l’accouchement », se place sur la face externe des chevilles et aiderait à la naissance.
- Les motifs de protection, entre les épaules, sur le dos de la main ou sur le front, éloignent le mauvais œil et la jalousie, comme l’œil protecteur ailleurs en Méditerranée.
D’autres sens dépendent du lieu. Chez les Aït Hadidou d’Imilchil, deux ou trois lignes sur le menton, ornées de croix et de points, et le cercle figure le monde entier et la beauté, d’après Bassou Oujabbour, de l’association Akhiam, interrogé par l’AFP. Middle East Eye rapporte qu’une ligne verticale sur le menton peut annoncer des fiançailles, et que le cou et le ventre portent les signes de fertilité. L’œil de perdrix y évoque à la fois la grâce et la présence du danger.
Qui tatouait, et à quel âge ?
Le tatouage berbère est surtout une affaire de femmes. Une femme spécialisée dessinait le motif au charbon, puis piquait la peau à l’aiguille, selon le reportage de l’AFP. Hannou Mouloud, 67 ans, raconte avoir reçu le sien vers 6 ans. La plaie était ensuite nettoyée chaque jour avec une herbe mâchée. Le premier tatouage marquait souvent l’entrée dans la féminité, parfois en groupe de filles du même âge.
Dans le Moyen Atlas, le ljam sidi, « la bride de mon maître », couvrait les joues et le menton d’une barbe de motifs de 4 à 6 cm : un signe de soumission de la jeune fille à son futur mari. Certaines femmes portaient aussi des tatouages intimes, reçus en cadeau de mariage, selon le géographe Abdelouahed Finigue, natif d’Imilchil. Je trouve ces détails plus parlants que n’importe quelle liste de symboles : ils montrent un tatouage lié à la vie d’une femme, pas un motif choisi pour sa forme.
Et le tatouage berbère chez l’homme ?
Il existe, mais il est discret. Chez les Zayane du Moyen Atlas, les hommes portaient une petite croix sur le bout du nez, signe d’appartenance à la tribu. Si vous cherchez un tatouage berbère d’homme fidèle à la tradition, c’est donc un signe d’identité, pas une pièce décorative couvrant le bras.
D’où viennent ces motifs amazighs ?
Personne n’a de date précise, et je vous conseille de vous méfier des articles qui en donnent une. Les premiers relevés écrits viennent de deux médecins français de la fin du XIXe siècle, les docteurs Bazin et Bertholon, qui ont dessiné de nombreux tatouages en Tunisie en 1890 et 1891. Ils notent la ressemblance des motifs d’une région à l’autre : lignes brisées superposées, disques, croissants, étoiles, et une forme en palmier que les Tunisiens appellent nakhla.
Une figure humaine stylisée, robe longue et bras levés, revient sans cesse dans ces relevés. Bertholon y voyait une divinité oubliée du panthéon berbère, le docteur Vercoutre le signe de Tanit, la déesse de Carthage. En 1893, l’Académie des inscriptions et belles-lettres charge Philippe Berger de trancher. Dans son rapport publié en 1894, il retient le rapprochement avec Tanit, dont les bras levés sont le trait caractéristique. C’est une hypothèse de savant d’époque coloniale, pas une preuve, mais elle a le mérite de rappeler que ces dessins viennent de très loin.
Naamane Guessous rapproche les motifs des lettres du tifinagh. Berger, lui, notait déjà une parenté avec l’ornementation des tapis orientaux, et proposait d’étudier les deux ensemble. En pratique, un motif berbère a souvent un cousin sur un tapis ou une poterie de la même région. Le tatouage polynésien fonctionne de la même façon : ses motifs se gravaient aussi sur le bois et l’étoffe.
Pourquoi les grands-mères effacent-elles leurs tatouages ?
À Imilchil, les jeunes femmes ne se tatouent presque plus, et certaines aînées font retirer leurs marques. L’AFP cite deux raisons. La modernité a changé les goûts. Des prédicateurs salafistes affirment aussi que les femmes tatouées iront en enfer, et certains qualifient le tatouage de « livre du diable ». Des femmes l’enlèvent donc par peur d’être punies dans l’au-delà. Si votre grand-mère porte encore ces marques, c’est le moment de lui demander ce qu’elles voulaient dire.
⚠️ Les produits vendus pour effacer un tatouage traditionnel brûlent la peau et laissent une cicatrice, prévient Soumaya Naamane Guessous. Si une proche y pense, orientez-la vers un dermatologue plutôt que vers un produit acheté au marché.

Middle East Eye décrit le même recul en Algérie : chez Fatma Haddad, 80 ans, d’origine chaouie, les tatouages « s’effacent avec le temps », et le henné a pris leur place chez les plus jeunes. Chez les Chaouis des Aurès comme au Maroc, les femmes tatouées appartiennent désormais aux générations les plus âgées.
Se faire tatouer un signe amazigh aujourd’hui : avec quelles précautions ?
Le motif amazigh intéresse de nouveau les jeunes Marocains, au pays comme à l’étranger, constate Naamane Guessous, qui y voit autant un choix esthétique qu’une affirmation d’identité. Je trouve ce retour réjouissant, à une condition : savoir ce qu’on porte. Si vous partez d’un motif de votre grand-mère, photographiez-le et demandez à la famille ce qu’il voulait dire. Si vous cherchez un signe protecteur sans lien familial, les motifs du dos de la main sont plus justes qu’un symbole inventé.
✅ Montrez à votre tatoueur la photo d’origine plutôt qu’un dessin trouvé sur Pinterest. Les traits fins du tatouage berbère supportent mal l’agrandissement et le remplissage : demandez une ligne aussi fine que celle du modèle.
Pour un tatouage berbère d’amour, aucun signe traditionnel n’est attesté dans mes sources. Si c’est ce que vous voulez dire, un symbole d’amour et de fidélité plus classique sera plus honnête qu’un losange rebaptisé.
Votre projet de signe amazigh
Étape 1 / 2
D’où vient le motif que vous avez en tête ?
Étape 2 / 2
Photographiez le tatouage d’origine et demandez à la famille ce qu’il signifiait : tribu, mariage, protection. Faites reproduire le trait tel quel, à la même finesse, à un endroit qui vous parle.
Étape 2 / 2
Les signes de protection se piquaient entre les épaules, sur le dos de la main ou sur le front. Le dos de la main est le choix le plus fidèle à la tradition, si vous acceptez un tatouage visible.
Étape 2 / 2
Aucun signe amazigh traditionnel ne veut dire « amour » dans les sources consultées. Choisissez plutôt un motif familial, ou un symbole d’amour d’une autre tradition, sans le présenter comme berbère.
Sources
- AFP / H24infoÀ Imilchil, les tatouages des femmes berbères tombent en désuétude (13 octobre 2024)
- Le360Soumaya Naamane Guessous, « Le tatouage, rituel amazigh : signification, disparition et… renaissance ? » (14 janvier 2022)
- Middle East EyeNadda Osman, tatouages traditionnels des femmes amazighes, bédouines et kurdes (27 mai 2022)
- MOM, LyonPhilippe Berger, « Rapport sur les tatouages tunisiens », Revue d’assyriologie, 1894
